Pierre Cadiou. L’homme qui valait 100 patates

Pierre Cadiou. L'homme qui valait 100 patates

Vous voyez le hangar ci-dessus ? C’est le magasin D du port de commerce, vu de l’intérieur. Et si on le surnomme le « hangar à patates », c’est en grande partie à cause de (ou grâce à) Pierre Cadiou. « Il peut contenir jusqu’à 3.700 tonnes de pommes de terre, sur deux niveaux de palettes. Ça nous arrive régulièrement de le remplir », assure le patron de la Gopex. Chaque année, il exporte plus de 30.000 tonnes de patates majoritairement finistériennes dans le monde entier. Dix fois plus qu’il y a 15 ans quand l’homme a fait son entrée dans la société. Impressionnant !

 

Le secret ? « Savoir dire bonjour »

Et tant qu’à être dans la folie des chiffres, on continue. La Gopex génère aujourd’hui plus de 15 millions d’euros de chiffre d’affaire annuel et fait vivre « en gros 450 familles » du coin. Le secret de la réussite de Pierre Cadiou tient un mot : « bonjour ». « C’est le seul conseil que je donne aux étudiants des écoles de commerce : apprendre à dire « bonjour » ».

 

Un vrai salut, assorti d’une poignée de main franche et d’un regard concerné, « honnête ». Et ce « bonjour », qui traduit toute sa philosophie du commerce, Pierre Cadiou l’a traduit en un maximum de langue. Gopex est aujourd’hui implanté dans une trentaine de pays du monde et principalement au Moyen-Orient. Pour exemple, « on représente 70 % du marché jordanien ». Quand même.

 

L’histoire est incroyable. Tout part d’un premier contrat obtenu en Tunisie à la fin des années 90. « Quelques centaines de tonnes », qui vont lui ouvrir bien des portes. Le client est satisfait. La relation est établie. Par « le bouche-à-oreille », Pierre Cadiou met un pied en Algérie. C’est la trainée de poudre. « À la même période, je bricolais déjà un peu en Jordanie avec un gros client. Mauvais contact humain. J’ai décidé d’arrêter mais j’ai débauché son ingénieur agro, un type sympa, un Palestinien ». La mention de son origine est importante, car une grande partie du réseau fondé par Pierre Cadiou repose « sur la filière palestinienne ». « Il existe une véritable diaspora dans tout le monde arabe. Le Breton et le Palestinien sont pareils. Ce ne sont pas des gens qui se livrent au premier abord, mais après vous êtes frères à vie ».

 

« Ne pas montrer sa différence »

Voilà donc Pierre Cadiou introduit en Irak, dans les Emirats, à Oman, en Libye, en Égypte… Il tisse sa toile, assure la promotion de la pomme de terre bretonne dans des pays où ses principaux concurrents, les Néerlandais, ne mettent pas les pieds. Lui si. Régulièrement. « Quand tu acceptes de te déplacer dans le pays pour régler un problème, tu l’as déjà à moitié réglé », assure-t-il.

 

Encore faut-il s’adapter à la culture de l’autre. Pour Pierre Cadiou, rien de plus simple : « Tu ne dois pas montrer ta différence ». « Si on te propose un truc dégueulasse à manger, tu le manges. Dans un pays musulman, si tu ne vois pas un visage de femme pendant toute la journée, tu t’en fous, tu n’es pas là pour juger. Et même s’ils te proposent de l’alcool, tu refuses. Ton ami ne t’en voudrait pas, mais peut-être que le gars assis sur la table à côté trouverait ça déplacé. C’est comme ça que tu gagnes le respect ».

 

Aujourd’hui, Pierre Cadiou n’a plus aucun problème. « J’suis arabe », s’amuse-t-il. Ses clients sont des « amis ». « Je connais leur mère , ils connaissent la mienne », renchérit-il.

 

« Un pays de petits »

Une drôle de vision du commerce à l’heure actuelle. « C’est vrai qu’on se comporte encore comme des marchands de vaches. Tout est basé sur la parole, le respect, la fidélité… Si l’un de nous est en difficulté, on sait que l’autre n’hésitera pas à se couper un ou deux doigts pour lui permettre de remonter la pente ». Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Pas complétement.

 

Pierre Cadiou, qui se revendique Breton avant tout, entretient une profonde rancœur envers la France, « un pays de petits où on ne fait pas les choses ». Il critique surtout l’administration et le fameux « principe de précaution » qui selon lui « nous empêche d’avoir de bons produits ». Mais sa volonté reste intacte. En mars dernier, il a créé une seconde société, Bretseeds, toujours dans la pomme de terre, pour toucher d’autres clients. Et assure aux jeunes qui souhaiteraient se lancer dans l’aventure de l’exportation que dans ce domaine, « il y a de la place ! ».